Maison Drucker, la french bistro chair

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Instinct
Fouquet’s Bastille, Alesia, Auteuil ... les mythiques assises de la Maison Drucker sont depuis toujours ou presque, indissociables des terrasses parisiennes. Après une période de creux, la structure en rotin habillée d’un jacquard coloré a su reconquérir avec brio l’univers feutré de la décoration.
Alors que la France et la Prusse épaulée par ses alliés allemands s’entre-déchirent, Louis Drucker décide de quitter sa terre natale – la Pologne aujourd’hui - pour l’Alsace, puis Paris. Là, rue des Pyrénées, l’homme monte son propre atelier de fabrique de chaises et de petit mobilier en rotin tressé. Nous sommes en 1885, Jules Ferry quitte le gouvernement, Victor Hugo meurt, Louis Pasteur teste son vaccin contre la rage, et la Maison Drucker est en passe de devenir un phénomène. Autour d’assises et de dossiers en éclisses naturelles, le cannage tressé devient une toile où dessins et harmonies de couleurs s’en donnent à cœur joie. Une association inédite qui se fait une jolie place dans le Paris de la Belle époque. Mais c’est véritablement la société post-Première Guerre Mondiale qui s’enflamme littéralement pour ces créations audacieuses. Et au cœur des années 20, les belles de rotin embellissent rapidement les terrasses des cafés chics. Les esprits les plus nobles adoptent même ces objets innovants pour leurs extérieurs ou leurs jardins d’hiver.
Devant l’afflux de commandes, Louis Drucker et sa famille créent à Gilocourt (Oise) un atelier plus grand. La griffe familiale, emblème du goût parisien et du savoir-vivre français, poursuit son épopée, fièrement. Et puis, comme beaucoup d’éminentes maisons, la plus vieille fabrique artisanale de mobilier en rotin s’essouffle dangereusement. « J’ai eu un véritable coup de cœur pour le produit et pour cette entreprise qui était en quasi disparition » raconte Bruno Dubois, qui en 2005, sur un coup de tête, décide de reprendre cette belle endormie. « Quand j’ai découvert les savoir-faire et ce témoignage vivant de l’histoire de la décoration, je me suis dit qu’il était criminel de ne rien faire. Il fallait sauver cette maison ! » ajoute-t-il. Avec persévérance et une sagacité certaine, l’homme décide de secouer la vieille dame, repliée sur ses lauriers. Son objectif ? Faire entrer la Maison Drucker dans la modernité. « Aucune entreprise au monde, dans quelque domaine que ce soit, ne peut se contenter de vivre sur le passé » assure-t-il. Petit à petit, l’assise en rotin, dotée de nouvelles harmonies de couleurs et de dessins, fait son grand retour dans les salons professionnels.
Un come-back remarqué qui suscite l’envie. Après s’être enrichi de tous ce que les créateurs parisiens d’y il a un siècle lui avait offert, le siège Drucker se tourne donc vers les grands noms du design contemporain. Philippe Starck pour le Royal Monceau, Andrée Putman, Jacques Garcia ou Gilles et Boissier pour le Minipalais, s’emparent de cette icône. Des créations sur-mesure qui allient le génie artistique et un savoir-faire parfaitement maîtrisé. Côté bistronomie, si les trottoirs parisiens ne sont pas en reste (Les deux magots, le Flore, Lipp...) c’est à l’international que la Maison Drucker ressuscitée rayonne avec le plus d’éclat. Hollywood, Miami, Beyrouth, Montréal... les sièges, toujours fabriqués à Gilocourt, habillent les terrasses les plus fameuses de la planète.
Une success story idéale derrière laquelle se cache un travail d’orfèvre. Bien loin des paillettes, c’est au creux de l’atelier centenaire que l’on modèle les commandes sur-mesure comme chaque collection de "prêt-à-porter ». « Nous travaillons avec des créateurs et des coloristes. La couleur est un univers extraordinairement important. La technique est primordiale » confie Bruno Dubois qui collabore assidument avec l’une des plus grandes fées de la colorimétrie. Ce qui ne change pas en revanche, ce sont les métiers ancestraux garants de la qualité des assises Drucker. « Les structures sont en rotin. Les monteurs doivent faire preuve d’un grand savoir-faire dans l’utilisation de ces plantes, puisque l’on utilise de longues perches, toutes uniques pour la structure de la chaise. Il faut donc contraindre la matière, courber les pièces et leur donner des formes complexes » explique-t-il.
L’autre métier phare de l’atelier, c’est évidemment le tissage en fibres de rilsan (un polyamide naturel ultra résistant) ou de raucord (une fibre mat), directement effectué sur les structures de rotin. « Réaliser un jacquard complexe demande des années d’expérience et d’apprentissage, c’est une tâche très exigeante » complète Bruno Dubois, digne héritier de Louis, qui en un peu plus d’une décennie a su réinstaller la french bistrot chair sur le devant de la scène. Une jolie revanche pour cette maison labellisée entreprise du Patrimoine Vivant, que l’on meurt d’envie de célébrer en terrasse !