Les "pénichards" de la Deûle

Par

Karin Scherhag
Épris de liberté, ils ont choisi de vivre sur l’eau. Cette semaine, 360m2 vous embarque sur les péniches-maisons de Gisèle, Pierre et Claude, amarrées à l’année dans le quartier de Bois-Blancs, à Lille. (photo : Pascal Bonnière)
Elles sont huit. Huit péniches amarrées le long du chemin de halage de la rue Carolus, à Lille. Certaines sont là depuis plus de vingt ans. Comme celle de Gisèle, 84 ans, la doyenne du groupe. Petite-fille, fille et femme de bateliers, Gisèle a passé sa vie à naviguer. « On transportait de tout : du blé, du charbon, de la ferraille », se souvient-elle. Veuve depuis une dizaine d’années, Gisèle vit seule désormais dans un espace réduit, l’ancienne timonerie. Un confort sommaire. Pourtant,jamais elle ne descendra de son bateau. « Le quai Vauban, c’est mon pays », clame-t-elle à l’envi. Deux fois par jour, elle reçoit la visite de Pierre et de son épouse. Ils viennent lui préparer ses repas et s’assurer que tout va bien. Dans cette communauté de « pénichards », tout le monde se connaît, se tutoie, se fréquente. « Sur un bateau, tu sais que tôt ou tard tu auras besoin de l’autre », explique Pierre.
Le couple et leur fils de 16 ans font partie des petits nouveaux. Quatre ans qu’ils ont quitté leur appartement situé de l’autre côté du chemin de halage pour une vieille péniche Freycinet de 1933. Ancien de la marine militaire et de la marine marchande, Pierre a « besoin de vivre sur l’eau » et ce bateau est pour lui « un espace de liberté totale ».Peu de temps après l’achat de sa péniche, il y a entrepris des travaux de réhabilitation. Il a enlevé les écoutilles du pont pour y aménager une vaste terrasse fleurie où se balance un hamac, percé des hublots dans l’ancienne cale à céréales et des puits de lumière… Mais le plus gros reste à faire : rénover entièrement la cale pour y aménager une pièce de vie, trois chambres et une salle de bains dans un espace total de 160 m2 habitables.
En attendant, le couple vit dans la marquise (l’ancienne timonerie) et se partage 35 m2. À 40 mètres de là, de l’autre côté du pont, le jeune William a pris ses appartements : une chambre de 25 m2 où il reçoit ses copains le week-end. « Aujourd’hui il est comme nous, raconte Pierre, il ne voudrait pour rien au monde retourner à terre. Son jardin, c’est tout ça », dit-il en montrant le parc verdoyant alentour. Claude, le voisin de ponton, intervient. « Ici, on a tous les avantages de la ville sans les inconvénients. On a l’impression d’être en pleine nature et on oublie complètement qu’on est à Lille. Quand je me lève le matin, je contemple la Deûle, je regarde passer les péniches, les canards… » Sa femme et lui ont sauté le pas il y a cinq ans, revendu leur grande maison de Vauban pour investir dans une péniche en partie aménagée, une hollandaise de 1927. « On est tombé amoureux de ce bateau », se souvient-il.
Depuis, eux aussi vivent ici à l’année, avec leurs deux fils de 20 ans qui se plaignent régulièrement de la mauvaise connexion internet. « On dispose aujourd’hui de 70 m2 habitables. Forcément, ça oblige à garder l’essentiel. Moi j’ai appris ; ma femme, pas encore », sourit le jeune retraité. Le déclic à ce changement de vie ? « J’ai besoin que les choses bougent, je ne peux pas envisager une vie programmée, répond Claude. Pour l’instant, on se contente de faire quelques ronds dans l’eau mais quand les enfants seront partis, on voyagera. »Le « pénichard » a entrepris de passer son permis fluvial. Avec une péniche – à fond plat donc – impossible de prendre la mer. « Il y a des régions inaccessibles bien sûr mais tu peux quand même tailler la route loin. Il y a moyen de passer quelques années à naviguer. »
Acheter une péniche, c’est presque comme acheter une voiture. Pas besoin de passer devant le notaire ! Le permis bateau n’est même pas exigé. A la différence des bateliers qui doivent sortir leur péniche au moins tous les cinq ans, les « pénichards » (ceux qui ne transportent pas de marchandises) ont obligation de le faire tous les dix ans. « Acheter un bateau, c’est facile. Ce qui est difficile, c’est de trouver un emplacement disponible », précise Claude. S’ils ne paient ni taxe foncière, ni taxe d’habitation, ils doivent cependant s’acquitter de la taxe d’amarrage. Celle-ci est fixée en fonction de la taille du bateau. Pour exemple, Pierre verse 2 000 euros par an. En outre, l’eau et l’électricité étant dispensées par les Voies navigables de France, elles sont plus coûteuses que dans les logements classiques : 5 euros le m3 d’eau, 20 euros les 100 KW d’électricité.